Bearman : Hardcore Triathlon
Ce matin je suis parti bosser en voiture, et bloqué dans les bouchons, je peux prendre un peu de temps pour revenir 10 jours en arriere.
Il est 6H25 quand je rentre dans l’eau. C’est un départ a l’eau et non un départ plage cette fois ci. J’essaie de regarder un peu autour, je distingue vite fait la bouée une, difficilement la deux. Il y a des petites lumières dessus, mais il fait encore nuit, et dans cette montagne, très sombre. Malgré les éclairages du parc a vélo. 6H29, le feu de bengale s’allume, 1mn avant le départ, je visualise mon chemin jusqu’à la bouée une. Un regard rapide autour pour constater que de l’organisation aux supporters, cette course est très minimaliste. Peu de coureurs, peu de supporters, c’est logique. Peu de monde de l’orga, ni a coté ni dans l’eau. 6H30, le coup de feu retentit.
C’est particulier quand même, que j’ai la tète dans ou hors de l’eau, je ne vois rien ! J’essaie de suivre les loupiottes dans les bonnets des athlètes devant sans perdre de vue la première bouée. Bonne idée il y’a maintenant un paddle qui l’éclaire, c’est plus lisible. Premier virage. Difficile de voir rapidement l’angle que je dois prendre car je ne vois pas vraiment la prochaine bouée, donc au début je suis un peu le bord car on est assez proches. J’aperçois la bouée deux, je peux corriger un peu la trajectoire. Bouée deux, virage, on rentre sur le coté opposé au départ, grand coté du rectangle. Il y a une bouée au milieu de cette ligne droite, c’est pas évident a voir, mais mieux que si on devait viser la fin de la ligne droite. Bouée trois, on continue tout droit, c’est un peu lassant cette ligne droite nocturne. Je suis dans un petit groupe, et on avance surement. Bouée quatre, virage a gauche toujours. Même problème qu’a la bouée une, l’angle a prendre est compliqué a estimer. J’avance, bouée cinq qui est vraiment dans l’angle du plan d’eau. Tellement dans l’angle que les mains touchent le fond en nageant. Un concurrent se remet même debout pour passer la bouée. Virage a gauche et on reprend la ligne droite du départ. Au loin on aperçoit l’éclairage du parc a vélo. J’avance en m’écartant un peu du bord pour éviter les zones a peu de fond. Et rapidement, je vois une forme sombre devant moi au moment ou je relève la tête. Je replonge un peu surpris, relève la tête. Je distingue maintenant un arbre qui se découpe. Mais comment ca un arbre ? Put..! Je suis juste devant l’ile au milieu du plan d’eau ! Je bifurque afin d’éviter sans frais mais ca surprend. Je continue, passe la bouée de fin du premier tour. 1/3 je suis pas mal. Le soleil commence a se lever derrière moi on distingue un peu mieux les contours du bassin, et donc les bouées. En visant mieux la bouée suivante (bouée une) je suis plus proche du bord, et encore une fois, plus assez de fond pour nager bras tendus. Virage, je commence a voir le soleil, et on a maintenant une vrai différence entre dans et hors de l’eau. La montre vibre me signalant que j’ai passé les 1000m. Reste un peu moins de 3000. Maintenant je vois l’ile de loin, c’est rassurant. Je fini le deuxième tour calmement en connaissance du parcours maintenant. J’ai la sensation de ne pas être trop à la rue dans le classement. Je ne vais pas particulièrement vite, mais je pose ma nage pour être efficace en glissant beaucoup. 2000m, la montre vibre pendant le deuxième tout. Maintenant qu’il fait jour on peut profiter un peu de la vue de la montagne quand on sort la tète. Début du troisième tour. Il va aller vite. Je m’applique sur la nage. 3000m , reste plus grand chose. J’arrive en vue du chenal de sortie, j’accélère un peu le rythme des bras, ajoute un peu de jambes. Je touche le fond avec les mains, je me relève. Regarde la montre 1H16. Ca va, c’est propre.
Je file vers le parc a vélo en commençant a retirer la combi. Il faisait meilleur dans l’eau que dehors. Je prend le temps de me sécher. Je mange aussi un peu. Je m’équipe pour le vélo. Chaussettes, chaussures. Je met mon K-way dans la poche avec de la nourriture. Le casque, les lunettes et la ceinture porte-dossard. Je ne vois pas mes supporters, pourtant là au départ. Je met mes affaires dans le sac prévu pour l’orga, décroche le vélo et pars. Je lâche mon sac, le speaker annonce ma sortie, ce qui indique à la famille que je n’ai pas coulé. Ils me courent après pour me glisser un mot. Je leur fait un signe, sort du parc et enfourche le vélo. Je clipse les chaussures et appuie, ça part bien.
Je sors du chemin de terre du parking et enquille la route. Je suis parti sans coupe-vent. Il fait un peu frais, mais ca va. Premier rond point, une ligne droite, virage a droite, je sors du village ça y est ça monte. Je sais que je vais partir pour 25 Km de montée. La première acensions se passe bien, j’ai les jambes. Je ne vais pas vite, mais j’avance. Je bois souvent. La voiture me double et m’attend régulièrement. Je leur fait coucou et un petit mot en passant. J’arrive en haut, je commence a redescendre. Je constate assez vite que la descente est difficile car l’état de la route est désastreux. De plus, moi qui pensait redescendre tout schuss jusqu’à Amélie, je déchante vite. Il y a régulièrement quelques passages qui remontent. J’arrive a Amélie. Un petit en-cas et ca repars.
Quelques Km de plat et ca remonte. Ca remonte fort. Je commence a un peu souffrir. J’entends aussi un claquement au niveau de la roue arrière. Ca m’agace assez vite. Je descend et constate qu’un rayon est cassé. Fais chier. A quoi ca sert de mettre le vélo en révision un mois avant la course si c’est pour avoir ce genre de problème. Je rumine un peu, tout en montant. Est-ce que je dois m’arrêter pour le retirer ? Ca va tenir combien de temps ? Entre deux questions je me rend compte que l’on ne voit plus les sommets. Le ciel s’est bouché. Il fait sombre, gris. Comme mon humeur. Je monte non stop en constatant tout du long la dégradation de la route que je vais devoir redescendre. Je commence a sérieusement fatiguer physiquement et mentalement. La longue montée me tasse le dos et me fais mal sur l’intérieur des cuisses. J’arrive en haut. Le refuge de Batere. Un concurrent est attablé, il semble en détresse, il n’a pas à manger. Un accompagnateur qui est là lui propose une barre chocolatée. L’arbitre lui dit en rigolant « c’est carton rouge ca ! » Il hésite, mais finalement l’arbitre lui dit qu’il fera comme si il n’avait rien vu. Je ne sais pas quoi en penser. Les règles sont connues et sont les mêmes pour tout le monde. Sinon autant se faire pousser par une voiture dans la montée ! Je repars, m’arrête au virage ou m’attend la famille. Le temps est très couvert, je veux redescendre vite car il ne fait pas chaud a 1500m. J’ai enfilé le Kway au refuge, mais je sens que ca va piquer quand même. Et puis l’orage se précise. Je descend quelques Km et au sortir d’un virage mon pneu éclate. Je m’arrête tant bien que mal et hurle ma frustration. Le coureur qui arrivait derrière moi a du entendre car il me demande si ca va. J’encaisse, me calme et répare. En prenant soin de ne pas bâcler pour éviter de recrever plus tard. Je repars, environ 10 mn plus tard. La pluie a commencé. je ferme le Kway jusqu’en haut, serre les dents et essaie de me convaincre que ça ne va pas durer.
Quelques Km plus tard, je m’arrête grignoter. J’ai vu mes supporters attaquer les sandwichs dans la descente, il faut que je mange ! Je trouve un abri dans un village. Quelques minutes qui ont suffit a me retrouver sous l’orage et la pluie diluvienne. J’attends une minute puis me résigne. De toute façon trempé pour trempé ! Je remet le vélo dans le bon sens, essaie de rattraper la pédale mais elle coince. La chaine a déraillé entre le cadre et le pédalier. Fais chier (oui encore !). Avec les mains refroidies par la descente, j’ai du mal a l’attraper et elle est bien coincée la bougresse. J’arrive a tirer suffisamment dessus pour la débloquer. Je repars. Je n’arrive cependant pas a prendre de la vitesse dans la descente, du coup les lunettes s’embuent, je ne vois pas grand chose. Moins je vois, moins je vais vite, moins je vais vite et moins je vois. Si je baisse les lunettes je prend de l’eau dans les yeux c’est encore pire. Commence vraiment a souler cette région ! La descente vers « Le Tech » est un calvaire. Physiquement je suis fatigué, je me lève de la selle pour essayer de m’étirer, mais ca fais bouger des muscles endoloris par le froid. c’est douloureux. Mentalement je sais pas quoi dire, j’ai admis que rien ne me serais épargné, mais ça ne me soulage pas vraiment. Tout ce que j’attend c’est le Ravito au Km 120.
Ravito donc après quelques km de montées/descentes/pluie via le col de Sous ! Je prend mon sac. Ca fait du bien de poser le pied, même si je me refroidis vite. J’essaie de m’abriter sous la tente de l’orga. Je discute un peu en mangeant, mais j’ai plus vraiment l’envie. J’ai deux heures de retard sur mon planning, je suis trempé. Pourquoi en fait ? Surtout que je sais que j’ai le col d’Ares dans la foulée. Je repars, il le faut.
Le col d’Ares ne se passe pas si mal. Bien sur j’ai le siège en compote, les cuisses comme du bois et la motivation du poulpe mort, mais comme je rattrape un ou deux coureurs, je fais semblant. Manger salé m’a aussi fait bien plaisir. J’arrive au sommet d’Ares. Demi tour a un plot dans les nuages sur une route pas coupée. Une personne de l’orga est vaguement là mais très honnêtement ne sert pas a grand chose. Je savais que c’était minimaliste mais a ce point c’est dur. Je discute vite fait avec la famille en mangeant une barre, mais j’ai pas si faim. Je fais la descente, assez vite. J’ai froid, je m’en fous, je veux profiter au moins a un moment de cette course. Je m’arrête en bas du col d’Ares pour refaire coucou aux membres de l’orga qui se pèlent aussi les miches au ravito. Un coureur annonce son abandon. Pas la force de monter Ares. Comment ne pas le comprendre.
Je commence la descente après Prats de Molo. La route est belle. Trempée mais belle. Je peux rouler un peu. Jusqu’au moment ou le route est déviée de nouveau vers une route dégradée. Fais chier ! Dégradée et qui remonte. Fais chier ! Je regrimpe. Il n’y a que 4Km de montée, mais j’en peux plus. Sous les arbres, les gouttes claquent sur mon casque, voir sur la tète. J’arrive en haut récupère une route plus roulante. Je souffle un peu, reprend de la descente, il reste 20KM. Je roule bien direction Amelie. Je reviens sur les pistes cyclable entre Arles sur Tech et Amelie. Pistes cyclable largement empruntés par les promeneurs de chiens entre qui je dois slalomer. Sympa ! J’arrive au gymnase, essaie tant bien que mal de descendre du vélo. Ca pique !
Transition, je retire tout ce que je peux et qui est mouillé, donc tout sauf la trifonction. Je m’assied un peu. Bois mais je n’arrive pas a manger. Les autres se changent même intégralement. Ils vont repartir au sec, pas moi. Je m’habille et sors du gymnase je croise la famille. Echange de quelques mot et je commence a courir.
Je longe le Tech, rentre dans la ville et arrive devant un mur a coté des termes qui s’enchaine sur du chemin caillouteux. Je reviens sur de la route, mais ca monte toujours. J’essaie de prévenir la famille que ma première boucle durera un peu plus de 2H. Je continue, la nuit tombe, la pluie tombe, ma motivation s’étiole. Je met en route ma lumière, mais je distingue de moins en moins la route. J’ai une falaise d’un coté, un ravin de l’autre sur une route de la largeur d’une voiture. Je ne vois plus vraiment, je distingue. Avec la lumière j’ai 2 a 3 m de visibilité. Pour m’aider, je n’arrive pas a échanger avec Ludy pour leur indiquer mon heure de retour. Fais chier ! Je vois au loin et en haut une lumière, c’est un autre participant, mais c’est super loin et super haut. Pour la première fois je me dis que je ne pourrais pas. Je continue de monter car à ma montre je suis a un peu moins de 4Km du demi-tour mais dans ma tète le doute est présent. La suite c’est de la souffrance mentale dans la montée ou je n’attend que le demi-tour pour pouvoir enfin redescendre. Au demi-tour je reprend un pas de course, mais toujours avec très peu de visibilité. J’essaie de longer au max la falaise, car je ne suis pas super rassuré par le ravin. Les jambes sont de moins en moins flexibles et de plus en plus douloureuses. Je m’arrête a une source, me baisse pour boire. Quand je me relève, pour repartir j’ai un vertige qui me fait tituber sur plusieurs mètres. Je marche un peu, repars enfin en course mais je vais de moins en moins droit. Je reviens sur le chemin de terre, je titube sur les cailloux, mais les jambes ne compensent plus car elles sont trop raides. La descente devient dangereuse. Il est censé me rester près de 20km dont au moins la moitié en montée et la dernière partie en descente. Mes cuisses ne tiendront pas. Mon corps ne tiendra pas, et mon mental n’est plus la pour l’aider, refroidi par la peur de trébucher sur ces chemins dangereux noirs et déserts. Je reviens dans la ville, la décision est prise. J’arrête.
Ca fait 10 jours et je n’arrête pas d’y penser. Et ce matin bloqué dans les bouchons, impuissant face a la situation je comprend. Je comprend ce gout amer que j’ai depuis 10 jours. Ce gout c’est celui de l’impuissance. Je n’ai pas été assez intelligent pour tout prévoir et pas assez fort pour compenser mon intelligence. Je suis arrivé avec des certitudes qui ont laissés place aux doutes puis à l’impuissance très vite. Trop vite. Ce gout, je vais l’avoir longtemps. Le doute également. Mais ils me nourriront, car plus j’y pense et plus je suis convaincu que je vais devoir y retourner.